Discours de M. le Président de la République
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie d’avoir accepté mon invitation.
Si j’ai souhaité vous réunir aujourd’hui c’est parce que ce dont je veux parler ne peut pas s’accomplir par la seule volonté de l’Etat et par la seule action de l’administration.
Nous avons tous appris au moins une chose au cours de ces vingt dernières années, c’est qu’il ne suffisait pas de créer un Ministère de la Ville, ni de débloquer des crédits, ni de repeindre les immeubles pour que dans certains quartiers de plus en plus d’habitants ne se sentent pas laissés pour compte, abandonnés de tous, mis à l’écart de la République, de ses solidarités, de ses lois.
Vingt ans d’efforts de la part de tous les gouvernements, avec des moyens qui ont fini au bout du compte par être considérables, vingt ans de politique de la ville, vingt ans de travail de tant de femmes et d’hommes de bonne volonté, de tant de Ministres compétents, de tant de maires ayant chevillé au corps le souci du bien public, vingt ans de travail acharné de tant d’enseignants, de tant d’éducateurs, de travailleurs sociaux, de tant d’associations qui ont déployé tant de trésors d’intelligence et de générosité n’ont pas réussi à empêcher que les fractures se creusent, qu’une forme de désespérance s’installe et finisse par devenir une souffrance.
Car c’est toujours une souffrance de ne plus pouvoir espérer. C’est toujours une souffrance de se sentir dépossédé de son avenir, d’avoir peur pour l’avenir de ses enfants, peur du regard des autres, peur d’une société dans laquelle on se sent étranger, dont on se sent rejeté, dont on ne comprend pas les codes, dont personne ne vous a appris les règles.
Oui, nous le savons tous, il y a des quartiers en France où il est plus difficile que partout ailleurs de s’en sortir, de réussir, de réaliser ses ambitions, ses rêves.
Il y a des quartiers en France où la vie est plus dure qu’ailleurs parce que tous les handicaps, toutes les difficultés y sont concentrés, parce qu’il y a plus de pauvreté, plus de chômage, plus de violence, plus d’insécurité qu’ailleurs.
Il y a des quartiers en France où il y a tellement de handicaps, tellement de difficultés, tellement de précarité, tellement de violence, tellement de souffrance qu’ils se replient sur eux-mêmes, qu’ils ressentent tout ce qui leur est extérieur comme une menace.
Il y a des quartiers dans notre pays, dans notre démocratie, dans notre République où l’on a moins de droits, moins de chances que les autres.
Avec ce qui se passe dans ces quartiers, ce n’est pas seulement l’idée que nous nous faisons de la laïcité, c’est l’avenir de notre démocratie, c’est l’avenir d’une certaine idée de la République qui sont en jeu. C’est l’idée même de nation qui est en cause.
Le malaise ne vient pas seulement de l’urbanisme et de l’architecture, il n’est pas seulement économique ou social, il est plus profond, il est aussi identitaire, il est culturel, il est moral, bref il est humain et pas seulement matériel.
Pendant 20 ans on a concentré l’essentiel des efforts et des moyens pour corriger ce que l’architecture et l’urbanisme des années 60 et 70 avaient de démoralisant et d’inhumain, pour essayer de mettre de la convivialité, de la chaleur, de la vie dans les grands ensembles qui peu à peu se transformaient en ghettos.
Pendant 20 ans on a dépensé de l’argent, de l’énergie, de l’imagination pour remettre de la qualité là où la quantité avait été jusque-là le seul critère, quand il avait fallu venir à bout des bidonvilles, quand il avait fallu faire face à la poussée des naissances de l’après-guerre et à l’immigration.
Il a fallu quand même bien longtemps pour prendre la mesure du problème que posait le cadre de vie, de la dégradation, de la solitude, de l’angoisse, de l’isolement, du mal-être qu’il générait.
Je veux rendre hommage à tous les Ministres de la Ville qui se sont succédés depuis 1988 et qui ont mis tant d’ardeur à essayer de faire prendre conscience de l’ampleur de la crise des banlieues, des conséquences graves qu’elle pouvait avoir sur l’équilibre social et sur l’unité du pays si un effort suffisant n’était pas accompli, si les moyens nécessaires pour l’enrayer n’étaient pas mis en œuvre.
Je veux rendre hommage à Jean-Louis Borloo qui a réussi à lancer le premier plan de rénovation urbaine réellement à la hauteur de l’enjeu.
Je veux saluer le travail remarquable de l’ANRU et ses premiers succès. Je veux dire que cet effort ne sera ni arrêté, ni ralenti, qu’il se poursuivra aussi longtemps que nécessaire.
Je veux dire à tous les maires qui veulent rénover, qui veulent construire, qui veulent des efforts en matière d’urbanisme, en matière d’architecture, je veux leur dire que l’Etat les aidera, les soutiendra, les accompagnera.
Je veux leur dire que nous devons réinventer la ville. Je veux leur dire que c’est un enjeu formidable pour le XXIe siècle. Nous avons besoin de repenser la ville et la façon d’y vivre. Nous avons besoin de repenser l’urbanisme, l’aménagement, l’architecture. Et le problème n’est pas de savoir si l’on doit construire des immeubles hauts ou des immeubles bas, mais de savoir si ce que l’on construit est beau, agréable à vivre, si l’homme y trouve toute sa place ou si au contraire il s’en sent exclu.
C’est un enjeu de civilisation. Je veux que l’Etat s’y engage fortement, et pas seulement sur le grand Paris mais sur tous les grands projets urbains qui contribuent à dessiner la ville du futur, la ville sans pollution et sans violence, la ville qui réunira les hommes au lieu de les diviser, qui intégrera au lieu d’exclure, la ville qui donnera à chacun les moyens de réaliser ses rêves et ses ambitions au lieu de les décourager, la ville où chacun aura le sentiment qu’il a sa place, la ville où chacun, quelles que soient ses origines, quel que soit le quartier où il habite, saura qu’il a les mêmes chances et qu’il a les mêmes droits, où nul n’aura plus de raison d’avoir peur du regard des autres.
Cette nouvelle ville nous la construirons ensemble.
Cette nouvelle ville ce ne sont pas seulement les urbanistes et les architectes qui peuvent l’inventer, ce n’est pas seulement la politique qui peut la bâtir.
Cette nouvelle ville c’est un projet de société et c’est l’affaire de tous.
Ce à quoi je vous appelle, c’est à une refondation non pas seulement de la ville dans sa dimension matérielle, mais de la République elle-même.
Ce à quoi je vous appelle, ce n’est pas seulement à briser les ghettos urbains mais aussi les ghettos intellectuels, culturels, sociaux, les ghettos psychologiques.
Ce à quoi je vous appelle, c’est à briser ces ghettos dans lesquels la peur de l’autre, le manque de confiance en soi et d’estime de soi enferment les esprits et les dressent les uns contre les autres [lasuite]